Visite de solidarité à Haïti: 19 décembre 2011

mercredi le 21 décembre 2011

kiosqueLa ville de Jacmel est située dans le département du Sud-Est. Lieu touristique sur la mer des Caraïbes, associé à la famille de l’ancienne gouverneure-générale du Canada, la très honorable Michaëlle Jean, Jacmel fut l’une des régions d’Haïti les plus durement frappées par le séisme de janvier 2010. En venant de Port-au-Prince, les visiteurs canadiens ont eu l’occasion d’observer l’impact brutal de la déforestation à flanc de montagnes. Les arbres ont été abattus massivement en vue de produire du charbon de bois pour le chauffage et la cuisson. En de nombreux endroits, les pluies saisonnières torrentielles ont lessivé la couche de sol fertile et dénudé le roc, dégageant du gravier et une poussière blanche omniprésente qui parfois, la nuit, réduit à zéro la visibilité sur les routes.

Jacmel est le siège de «Fanm Deside» (Femmes décidées), groupe de femmes résolues à changer la situation des femmes et à travailler avec d’autres groupes à la transformation de leur pays et leur société. Développement et Paix a versé à Fanm Deside 250 000 $ en deux ans, en partie pour la construction d’un refuge pour des femmes et des enfants fuyant la violence au foyer.

« Fanm Deside »

En arrivant à Jacmel, dimanche en fin d’après-midi, la délégation canadienne est d’abord reçue par 10 femmes de Fanm Deside puis par le vicaire général du diocèse de Jacmel. Fondé en 1989 par les Sœurs de Notre-Dame du Bon Conseil de Montréal, le mouvement a débuté avec 13 femmes et compte maintenant plus de 800 membres répartis en cinq groupes différents. Ces groupes offrent de la formation en santé, sur la dignité de la personne et sur les droits humains, en particulier pour les femmes et les enfants, mais aussi pour les hommes.  Ils protègent de la violence les femmes et les enfants, mobilisent la collectivité autour de projets économiques et font du lobbying au nom des femmes et des enfants. Les visiteurs canadiens sont accueillis dans une pagode décorée de rubans blancs et de rosettes roses, et invités à prendre place à une petite table rehaussée d’une nappe brodée et de fleurs fraîches.

« Bienvenue chez nous », chantent les femmes. Chacune fait un bref exposé. «Nous sommes reconnaissantes aux évêques du Canada, déclare la coordonnatrice, Mme Marie-Ange Noël : par l’entremise de Développement et Paix, ils défendent les droits des femmes en Haïti. »

Les femmes expliquent que plus de la moitié des familles en Haïti sont monoparentales ou comptent un homme ayant plusieurs partenaires sexuelles. La situation économique difficile est un facteur important de frustration et de violence. Les jeunes ne sont pas seulement victimes de violence; ils la reproduisent à leur tour. Depuis le tremblement de terre, les problèmes de violence ont augmenté, en particulier parce que les camps de sans-abri sont peu sécuritaires. Le développement économique est un élément important de la solution, expliquent-elles. Il redonne aux femmes l’estime de soi et leur gagne le respect des hommes et des autres femmes tout en les aidant à nourrir et à éduquer leur famille. Parmi les projets, mentionnons des pépinières, du microcrédit, de l’élevage de porc ou de poulet, le tout soutenu en partie par l’Organisation catholique canadienne pour le Développement et la Paix. « Vous êtes très courageuses », leur dit Mgr Richard Smith, archevêque d’Edmonton et président de la Conférence des évêques catholiques du Canada. La rencontre se termine par un chant de bénédiction; les femmes demandent ensuite à Mgr Smith de les bénir.

La délégation canadienne rencontre aussi brièvement trois dirigeants de JACHA.  Ce groupe rassemble 400 jeunes répartis en 14 équipes qui travaillent en santé publique (protection contre le choléra et la rage), en prévention des désastres et en reboisement. Ils ont mobilisé 12 000 jeunes de 15 à 25 ans. « Votre dévouement et les sacrifices que vous faites pour les autres sont extraordinaires, confie Mgr Smith aux deux jeunes hommes et à la jeune femme. Vous jetez les bases du changement. Vous voyez loin. » En trois ans, Développement et Paix a versé 200 000 $ à JACHA pour ses projets de reforestation.

Le vicaire général du diocèse

Les visiteurs vont ensuite rencontrer le vicaire général, le Père Théodule Domond, qui a été administrateur diocésain jusqu’à la récente nomination du nouvel évêque et qui est maintenant directeur du centre diocésain de formation pastorale. Il a toujours appuyé Fanm Deside et, à titre d’administrateur diocésain, c’est lui qui a inauguré les nouveaux locaux du mouvement. Même si Fanm Deside ne relève pas directement du diocèse, les relations sont bonnes, dit-il, et la plupart des membres sont des catholiques convaincues. Il signale que le groupe est aussi en lien avec des communautés religieuses féminines. « En Haïti, les femmes, en particulier les mères, sont les piliers de la société et de la famille, dit-il. La plupart des membres de Fanm Deside sont des mères de famille qui sont parvenues à faire beaucoup avec très peu de moyens. »

Quand on lui parle de commentateurs canadiens qui affirment que les groupes de femmes comme Fanm Deside formulent des critiques radicales contre  l’enseignement de l’Église, il répond que ce n’est certainement pas le cas dans le Sud-Est d’Haïti. Il ajoute ne connaître aucune femme du mouvement qui critiquerait l’Église ou son enseignement. Par ailleurs, dit-il, dans toute association on peut trouver des individus ou des courants qui ne reflètent pas les principes et les objectifs fondamentaux de l’organisme. « C’est vrai de l’Église, ajoute-t-il. On trouve des catholiques, voire des homélistes, qui critiquent tout ce qui concerne les problèmes des femmes, même si leurs critiques ne sont pas conformes à l’enseignement de l’Église.»

Mgr Smith s’enquiert de la situation dans le camp de Jacmel, qui héberge les sans-abri depuis le tremblement de terre. Dans les environs immédiats, dit le Père Domond, 5 000 personnes  ont perdu leur foyer et nombre d’églises, de chapelles et de maisons religieuses ont été détruites. Même si on a ramené à environ 600 familles le nombre de personnes qui vivent toujours sous la tente, la situation demeure précaire, explique-t-il. On a dépensé beaucoup d’argent pour acheter des tentes de plastique : ces tentes résistent mal au vent et au feu, elles sont étouffantes quand il fait chaud et ne protègent pas du froid. « On a très peu fait jusqu’ici pour construire des logements permanents », dit-il.  Or il est important, souligne-t-il, que les gens eux-mêmes s’impliquent dans la construction de leur maison. Même s’ils ont besoin d’aide pour trouver les moyens de se construire une maison en dur, il faut qu’ils prennent leur situation en mains.

Un refuge pour les femmes et les enfants

magalieLe lendemain 19 décembre, la délégation canadienne visite le refuge que construit Fanm Deside pour réagir à la violence familiale. L’édifice de deux étages offrira un refuge temporaire à une vingtaine de femmes et d’enfants. Une douzaine d’hommes sont au travail : la maison de béton se dresse à l’intérieur d’un joli jardin ceinturé d’un mur. Le mur de pierres est construit à la main de même que c’est à la main qu’on mélange et qu’on transporte un seau à la fois le béton pour la maison. Ce refuge pour femmes sera le premier dans le département du Sud-Est et l’un des rares au pays. Mgr Smith bénit la construction. Une fois terminée, la maison s’appellera « Centre Magalie pour la vie », en l’honneur d’une femme de l’endroit qui a défendu les autres contre la violence et qui a perdu la vie dans le séisme de 2010.

pepiniereLa mission visite ensuite deux pépinières opérées et dirigées par des femmes, ce qui leur permet d’acquérir de nouvelles compétences de vie, de se donner un minimum de sécurité financière pour elles-mêmes et pour nourrir et éduquer leur famille, et de cultiver le sens communautaire. Les semis d’arbres et de légumes aident d’autres familles et permettent d’enseigner la conservation de l’eau et du sol arable. Dans une pépinière, les femmes transportent l’eau dans des seaux et des contenants de plastique recyclés sur plus de 20 mètres pour arroser les pousses; dans l’autre, il faut 10 minutes pour se rendre à la rivière toute proche. Les deux pépinières sont un paradis de verdure où chantent les oiseaux et voltigent les papillons. « La solidarité est la base de tout », dit une femme. Les femmes rêvent de changer peu à peu tout le pays, qui dépend aujourd’hui d’aliments importés. Il y a trente ans, Haïti produisait son propre riz; aujourd’hui, on importe le riz de Californie. Fanm Deside a cinq pépinières en tout. Chacune produit 10 000 semis par année. Les femmes ont de 18 à 80 ans.

« Nous sommes touchées par la générosité des gens du Canada qui ont investi dans nos projets et envoyé des représentants voir notre travail », dit une femme. «Les femmes sont comme le roseau, flexibles mais résistantes »,  chantent-elles. Un deuxième chant dit : « L’homme et la femme seuls sont tristes; ensemble, ils construisent la société. » «Joyeux Noël! » s’exclament les visiteurs canadiens — À vous aussi, de répondre une femme, parce que Noël, c’est pour tout le monde! » Les visiteurs songent à la Sainte Famille et à la façon dont Dieu a créé l’homme et la femme égaux en dignité.

Mgr Smith et Mgr Durocher sont accompagnés dans cette visite de solidarité à Haïti par le directeur général de Développement et Paix, M. Michael Casey, le chargé de programme pour l’Amérique latine et la Caraïbe, M. Normand Comte, par l’agent de communications, M. François Gloutnay, ainsi que par le secrétaire général adjoint de la CECC, M. Bede Hubbard.

par Bede Hubbard
Secrétaire général adjoint
Conférence des évêques catholiques du Canada