Allocutions, discours et homélies 1984

Célébration eucharistique – Homélie

HOMÉLIE
HALIFAX
LE 14 SEPTEMBRE 1984

Nous t’adorons, Seigneur, et nous te louons, car par ta Croix tu as assuré le salut du monde.  Alléluia.

Chers frères et sœurs,

Vous, les représentants du peuple de Dieu de l’Archevêché de Halifax, du Cap Breton, de toute la Nouvelle-Écosse et de l’Ile-du-Prince-Édouard, êtes réunis ici en cette acclamation de la liturgie avec Monseigneur l’Archevêque Hayes et vos autres évêques, ainsi qu’avec l’Église dans le monde entier. L’Église Catholique célèbre aujourd’hui la  Fête du Triomphe de la Croix du Christ. Ainsi, le Christ crucifié est élevé par la foi dans les cœurs de tous ceux et celles qui croient, et à son tour il élève ces mêmes cœurs par une espérance qui ne peut être détruite. Car la Croix est le signe de la  Rédemption, et en la Rédemption réside la promesse de la Résurrection et le début de la vie nouvelle: l’élévation du coeur humain.

Dès lors que j’eus commencé à servir au Siège de saint Pierre, j’ai entrepris de proclamer cette vérité par l’Encyclique Redemptor Hominis. Dans cette même vérité, je désire m’unir à vous tous aujourd’hui dans l’adoration de la Croix du Christ:

« Qu’ils n’oublient  pas les hauts faits de Dieu » (cf. Ps  77 [78], 7).

Dans l’esprit de cette acclamation de la liturgie d’aujourd’hui, suivons attentivement la voie tracée par ces saintes paroles dans lesquelles le Mystère du Triomphe de la Croix nous est annoncé.

Tout d’abord, le message central de l’Ancien Testament est contenu dans ces paroles. Selon saint Augustin, l’Ancien Testament recèle en lui ce que le Nouveau Testament révèle pleinement. Nous avons ici l’image du serpent d’airain dont Jésus parlait dans sa conversation avec Nicodème. LSeigneur lui-même révéla la signification de cette image en disant: « Comme Moïse éleva le serpent au désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme » (Jn 3, 14-15).

Pendant la marche d’Israël de l’Égypte à la terre promise, Dieu permit – parce que le peuple murmurait – une abondance de serpents venimeux, et plusieurs moururent de leur morsure. Lorsque les autres comprirent leur péché, ils demandèrent à Moïse d’intercéder pour eux devant Dieu: « Intercède auprès de Yahvé pour qu’il éloigne de nous ces serpents (Nb 21, 7).

Moïse pria et reçut du Seigneur le commandement suivant: « Façonne-toi un Brûlant (serpent) que tu placeras sur un étendard. Quiconque aura été mordu et le regardera restera en vie » (Nb 21, 8). Moïse obéit. Le serpent d’airain élevé sur la perche devint moyen de salut pour quiconque était mordu  par un  serpent.

Dans le livre de la  Genèse, le serpent était le symbole de l’esprit du mal mais aujourd’hui, dans un étonnant revirement, le serpent d’airain élevé dans le désert est un symbole du Christ élevé sur la Croix.

La Fête du Triomphe de la Croix nous remet à l’esprit et, dans un certain sens aussi la rend présente, l’élévation du Christ sur la Croix. Cette Fête est l’élévation du Christ Sauveur: quiconque croit au Crucifié a la vie éternelle.

L’élévation du Christ sur la Croix donne un premier élan à l’élévation de l’humanité par le moyen de la Croix. Et la mesure finale de cette élévation est la vie éternelle.

Cet événement de l’Ancien Testament est rappelé par le thème central

de l’Évangile selon saint Jean.

Pourquoi la Croix et le Crucifié sont-ils le seuil de la vie éternelle?

Parce qu’en Lui – le Christ crucifié – se manifeste dans sa plénitude l’amour de Dieu pour le monde, pour l’homme.

Lors du même entretien avec Nicodème, le Christ dit ceci: « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donne son Fils unique, pour que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, mais pour que le monde soit  sauvé par Lui »  (Jn 3, 16-17).

L’élévation salvatrice du Filsde Dieu sur la Croix trouve en l’amour sa  source éternelle. C’est l’amour du Père qui envoie le Fils; il donne son Fils pour que le monde soit sauvé. Et, en même temps, c’est l’amour du Fils qui ne « juge »  pas le monde, mais qui se donne par amour pour le Père afin que le monde soit sauvé. Se donnant lui-même au Père par le Sacrifice de la Croix, II se donne  lui-même, en même temps, au monde: à chaque être humain et à toute l’humanité.

La Croix contient en elle le Mystère du Salut car, dans la Croix, l’amour se trouve élevé. C’est là l’élévation de l’amour à son plus haut sommet dans l’histoire du monde: dans la Croix, l’amour se trouve élevé et la Croix est en même temps élevée par l’amour. Et du haut de la Croix l’amour descend vers nous. Oui: « La Croix est le moyen le plus profond pour  la divinité de se pencher  sur l’homme…  La Croix est comme un toucher de l’amour éternel sur les blessures les plus douloureuses de l’existence terrestre de l’homme » (Dives in Misericordia,  8).

A ce message de l’Évangile selon  saint Jean, la liturgie d’aujourd’hui ajoute la présentation que fait  Paul dans son Épître aux Philippiens. L’apôtre y parle du dépouillement du Christ par la Croix, mais en même temps de l’élévation du Christ au-dessus de toute chose – et cela également trouve son origine dans la même Croix:

Le Christ Jésus s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant  semblable aux hommes.  S’étant comporté comme un  homme,  il   s’humilia  plus encore, obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix! Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille au plus haut des cieux,  sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est SEIGNEUR, à la gloire de Dieu le Père. (Phil   2, 6-11).

La Croix est le signe de la plus profonde humiliation du Christ. Aux yeux du peuple, à cette époque, c’était la marque d’une mort  infâme.  Aucun homme libre ne pouvait être puni de pareille mort, elle s’appliquait aux seuls esclaves. Le Christ accepte volontairement cette mort, la mort sur la Croix.    Pourtant, cette mort devient le début de la Résurrection. Dans la Résurrection, le Serviteur crucifié de Yahvé se trouve élevé: il est élevé au-dessus de la création tout entière.

En même temps, la Croix également est élevée. Elle cesse d’être la marque d’une mort infâme pour devenir le signe de la Résurrection, c’est-à-dire de la vie. Par le signe de la Croix, ce n’est pas le serviteur ou l’esclave qui parle, mais le Seigneur de toute la création.

Ces trois éléments de la liturgie d’aujourd’hui – l’Ancien Testament, l’hymne christologique de Paul et l’Évangile selon saint Jean – présentent ensemble la grande richesse du mystère du Triomphe de la Croix.

Comme nous nous trouvons aujourd’hui  plongés dans ce Mystère avec l’Église qui, dans le monde entier, fête en ce jour le Triomphe de la Sainte Croix, je voudrais partager d’une façon toute particulière sa richesse avec vous, chers frères et sœurs de l’Archevêché de Halifax, cher peuple de Nouvelle-Écosse, de l’Ile-du-Prince-Édouard et de tout le Canada.

Oui, je souhaite partager avec vous tous les richesses de cette sainte Croix – cet étendard de salut qui fut plante dans votre sol il y a 450 ans. Depuis cette époque, la Croix a triomphé en cette terre et, grâce à la collaboration de milliers de Canadiens, le message libérateur et salvifique de la Croix fut propagé jusqu’aux confins de la terre.

J’aimerais maintenant rendre hommage à l’effort missionnaire des fils et des filles du Canada qui ont donné leur vie pour « que la Parole du Seigneur accomplisse sa course et soit glorifiée »  (2 Thess 3,  1). Je rends hommage à la foi et à l’amour qui les a animés, ainsi qu’à la puissance de la Croix qui leur a donné la force d’aller répondre au commandement du Christ:    « Allez donc, dans toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint  Esprit » (Mt  28,  20).

Et en rendant  hommage à vos missionnaires, je rends également hommage à toutes les collectivités du monde entier qui ont reçu leur message et ont marqué leur tombe de la Croix du Christ. L’Église leur est reconnaissante d’avoir fait aux missionnaires l’hospitalité d’une parcelle de terre pour leur dernier repos, afin qu’ils puissent y attendre le Triomphe définitif de la sainte Croix dans la gloire de la Résurrection et de la vie éternelle.

J’exprime ma profonde gratitude pour le zèle qui a caractérisé l’Église au Canada et je vous remercie de vos prières, de votre contribution et de toutes les activités grâce auxquelles vous avez soutenu la cause missionnaire. Je vous remercie tout particulièrement pour la générosité dont vous avez fait preuve à l’endroit des organismes du Saint-Siège vouées à une mission d’aide.

L’évangélisation reste toujours le patrimoine sacré du Canada qui peut certes être fier de ses activités missionnaires sur son territoire comme à l’étranger. L’évangélisation doit continuer à être exercée par le témoignage personnel, en prêchant l’espérance fondée sur les promesses de Jésus et en proclamant l’amour fraternel. Elle sera à jamais liée à l’implantation et à l’édification de l’Église et elle aura des liens étroits avec le développement et la libération qui sont autant d’expressions du progrès humain. Au centre du message, il y a toutefois une proclamation explicite du salut en Jésus Christ, ce salut apporté par la Croix. Pour reprendre les paroles de Paul VI: « L’évangélisation contiendra aussi toujours – base, centre et sommet à la fois de son dynamisme – une claire proclamation que, en Jésus Christ, le Fils de Dieu fait homme, mort et ressuscité, le salut est offert à tout homme, comme don de grâce et miséricorde de Dieu » (Evangelii Nuntiandi, 27).

L’Église au Canada prendra toute sa dimension dans la mesure où elle proclamera dans ses membres, en paroles comme en actes, le Triomphe de la Croix – dans la mesure où elle sera chez elle comme à l’étranger, une Église évangélisatrice.

Au moment où je prononce ces paroles, il en est un Autre qui, partout, s’adresse aux cœurs des jeunes. C’est le Saint-Esprit lui-même qui pousse instamment chacun, en tant que membre du Christ, à recevoir et à propager la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu. Mais à certains de ceux-là, il redit le commandement de Jésus sous son aspect expressément missionnaire: « Allez et faites des disciples de toutes les nations ». Devant toute l’Église, moi, Jean-Paul II, je proclame une fois encore l’excellence de la vocation missionnaire. Et je veux donner l’assurance à tous ceux qu’appellent le sacerdoce et la vie religieuse que notre Seigneur Jésus Christ est prêt à accepter et à faire fructifier le sacrifice tout particulier de leur vie consacrée, dans le célibat, pour le Triomphe de la Croix.

Aujourd’hui, l’Église évangélisatrice revient, dans une certaine mesure, à revivre toute cette période qui commence le Mercredi des Cendres, culmine pendant la Semaine Sainte et à Pâques et se poursuit pendant les semaines suivantes jusqu’à la Pentecôte. La Fête du Triomphe de la Sainte Croix est pareille à une synthèse concise de tout le Mystère de Pâques de notre Seigneur Jésus Christ.

La Croix « triomphe » parce que c’est sur elle que le Christ est élevé.

C’est par elle que le Christ a  « élevé » l’homme. Sur la Croix, chacun est véritablement élevé jusqu’à atteindre la plénitude de sa dignité – la dignité de la destinée ultime en Dieu.

Dans la Croix, la puissance de l’amour qui élève l’homme, qui l’exalte, se trouve également révélée.

Et de fait, l’ensemble du plan de la vie chrétienne, de la vie humaine, trouve ici à la fois sa synthèse et une nouvelle confirmation d’une merveilleuse façon: le plan et sa signification! Acceptons ce plan – et sa signification! Attachons-nous à trouver une fois encore une place pour la Croix dans nos vies et dans notre société.

Parlons-en d’une façon toute particulière à tous ceux et celles qui souffrent et offrons aux jeunes son message d’espoir. Continuons également à proclamer jusqu’aux confins de la terre sa puissance salvatrice: Exaltatio Crucis! Le Triomphe déjà sainte Croix!

Chers frères et sœurs: « N’oubliez pas les hauts faits de Dieu! ». Amen.

Conférence des évêques catholiques du Canada
Canadian Conference of Catholic Bishops